La Gloire de mon père- Extrait: Le courrier- Marcel Pagnol-

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[...]Un jour en rentrant de l’école à midi, le petit Paul, penché sur la rampe, cria dans l’escalier sonore :

« On t’a écrit une lettre à la poste ! Il y a un timbre dessus ! »

J’escaladai les marches deux à deux, et la rampe vibrante sonna comme un harpe de bronze.

Sur la table, près de mon assiette, une enveloppe jaune portait mon nom, tracé en lettres inégales sur une ligne retombante.

« Je parie, dit mon père, que ce sont des nouvelles de ton ami Lili. »

Je n’arrivai pas à ouvrir l’enveloppe, dont je déchirai tour à tour les quatre coins : mon père la prit, et de la pointe d’un couteau, en découpa le bord avec une habileté de chirurgien.

Il en tomba d’abord une feuille de sauge et une violette séchée.

Sur trois feuilles d’un cahier d’écolier, avec une grosse écriture, dont les lignes ondulantes contournaient des taches d’encre, Lili me parlait.

Il ne fut pas facile de déchiffrer cette écriture que l’orthographe n’éclairait guère. Mais mon père, grand spécialiste, y parvint après quelques tâtonnements. Il dit ensuite :

« Il est heureux qu’il lui reste trois ans pour préparer le certificat d’étude ! »

Puis il ajouta en regardant ma mère :

« Cet enfant a du cœur, et une vraie délicatesse. »

 

Le lendemain, en sortant de l’école, j’allai au bureau de tabac, et j’achetai une très belle feuille de papier à lettre. Elle était décorée, en haut à gauche, par une hirondelle imprimée en relief, qui tenait dans son bec un télégramme.

Dans l’après-midi du jeudi, je composai longuement le brouillon de ma réponse.

Je relus deux fois ma prose, et j’y apportai quelques corrections de détail ; puis armé d’une plume neuve, je la recopiai, un buvard sous la main et la langue entre les dents.

Ma calligraphie fut soignée, et mon orthographe parfaite, car je vérifiai, au moyen du Petit Larousse, quelques mots douteux. Le soir, je montrai mon ouvrage à mon père : il me fit ajouter quelques s, et barrer un t inutile, mais il me félicita, et déclara que c’était une belle lettre, ce qui remplit d’orgueil mon cher petit Paul.

 

Le soir, dans mon lit, je relus le message de Lili, et son orthographe me parut si comique que je ne pus m’empêcher d’en rire… Mais je compris tout à coup que tant d’erreurs et de maladresses étaient le résultat de longues heures d’application, et d’un très grand effort d’amitié : alors, je me levai sans bruit sur mes pieds nus, j’allumai la lampe à pétrole, et j’apportai ma propre lettre, mon cahier et mon encrier sur la table de la cuisine.

 

Je commençai par arracher d’un coup sec, trois pages du cahier : j’obtins ainsi les dentelures irrégulières que je désirais. Alors, avec une vieille plume, je recopiai ma trop belle lettre. Je supprimai au passage, les s paternels ; j’ajoutai quelques fautes d’orthographe, que je choisis parmi les siennes : les perdrots, batistin, la glue et le dézastre. Enfin, je pris soin d’émailler mon texte de quelques majuscules inopinées. Ce travail délicat dura deux heures, et je sentis que le sommeil me gagnait… Pourtant, je relus sa lettre, puis la mienne. Il me sembla que c’était bien, mais qu’il manquait encore quelque chose : alors, avec le manche de mon porte-plume, je puisai une grosse goutte d’encre, et sur mon élégante signature, je laissai tomber cette larme noire : elle éclata comme un soleil.[...]

 

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Image du film la Gloire de mon père

 

La Gloire de mon père


Roman autobiographique de Marcel Pagnol (1957).


Cette oeuvre précède, dans le cycle des Souvenirs d'enfance, le Château de ma mère (1958) et le Temps des secrets (1960). Chronique de l'enfance de l'auteur, elle évoque sa famille en une galerie de personnages attachants : l'oncle Jules, la mère, Augustine... Le père, instituteur et amateur de chasse, est la figure centrale du livre. On apprend à connaître le jeune Marcel à travers quelques épisodes de sa jeunesse provençale. La Provence du début du siècle est pour l'enfant le décor d'une initiation émerveillée à l'existence. Marcel se retrouve confronté à la rude beauté de la nature. Théâtre de toutes les aventures, la garrigue est sa complice. L'ensemble de souvenirs d'enfance de Marcel Pagnol est rédigé dans un style sobre et émouvant. Yves Robert a adapté la Gloire de mon père au cinéma en 1990.

 

 

 

 

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